H.P. Blavatsky Collected Writings, Volume 8 Page 48

FAUSSES CONCEPTIONS *

RÉPONSE À L’ARTICLE D’ALEPH «RÉVOLUTION»,

Revue du Mouvement social †

[Le Lotus, Paris, Vol. I, No. 6, Septembre 1887, pp. 321-338]

A

France, que ne veux-tu nous comprendre!
Journalistes Européens et Américains, pourquoi ne pas étudier la vraie Théosophie avant de la critiquer?
Parce que l’aristocratie scientifique est vaine et se met sur des échasses de sa propre fabrication; parce que la philosophie moderne est matérialiste jusqu’à la racine des cheveux; parce que toutes deux, dans leur orgueil,oublient que pour comprendre et apprécier l’évolution future, il est nécessaire de connaître l’évolution dans le Passé, doit-on considérer comme «du détraquement intellectuel ou de la pure jonglerie» tout ce que ne comprennent pas cette aristocratie scientifique et cette philosophie matérialiste?

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* [This essay from H. P. B.’s pen was also issued in pamphlet form under the title: Fausses Conceptions, Réponse à divers critiques (Tours: Imp. de E. Arrault, 1887, 8°, 20 pp. 2 fr.). According to the Bibliographer Albert L. Caillet, “Aleph” was Charles Limousin, Editor of the Journal Acacia. This pamphlet is very difficult to obtain, but can be consulted in the holdings of the Bibliothèque Nationale at Paris (8°R. Pièce 3782). H. P. B.’s text is preceded therein by the following notice:

«Afin de pouvoir répondre à la plupart des critiques qu’on nous adresse parfois, et qui proviennent de l’ignorance excusable de nos contradicteurs à faux, ou des calomnies sourdes de nos ennemis—d’anciens membres chassés de la Société ou des ministres de l’idolâtrie en science et en religion—nous pensons qu’il est utile de tirer à part l’article suivant de Mme Blavatsky, paru dans le numéro 6 duLotus. On supposera simplement qu’ALEPH représente le public en général, et Mme Blavatsky (pour le but au moins et la tendance générale) la Société Théosophique ».
—Compiler.]
† Voir la Revue du Mouvement social; nos. 10, 11, 12 (parus en mai); en vente, 44, rue Beaunier, Paris; le fascicule, 3 fr. (F. K. G.)
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B

C’est justement en vue de ces «penseurs qui, à l’heure présente, éprouvent un malaise indéfinissable» en voyant crouler toute vérité, que les «missionnaires de l’Himalaya» offrent leur science et leur lumière. Lumière bien faible! mais dont le rayon procédant du Soleil de la Vérité, vaut mieux en tout cas, que les lumières artificielles offertes par des physiologistes et des pathologistes, promus subitement au rang de psychologues. Pense-t-on sérieusement qu’il suffise de paralyser certaines régions du cerveau et d’en exciter d’autres, pour approfondir le mystère de l’origine et de l’essence de l’âme humaine? Devant ces penseurs, les mécontents de la vie, nous agitons le «Lotus symbolique » pour faire briller un rayon d’espoir que ne savent plus discerner leurs yeux fatigués des ombres chinoises grimaçantes, mues par les pseudo-savants qui disent au publique: «Voici la Science»!
L’article «Révolution» est une fausse conception de la Théosophie—soit de Madras, de Londres, de Paris ou d’Amérique. C’est une complainte a]phabétique et une série d’erreurs, depuis A jusqu’à Y. Erreurs, dis-je, en ce qui concerne la mission et les enseignements Théosophiques,—admirable sommaire de la situation du jour, quand à la Science, aux aspirations des masses, et aux réflexions sur l’état social. En somme, «Révolution» est un syllogisme, dont les premisses sont fausses, mais dont la conclusion logique fait honneur à «Aleph». En effet, son seul tort a été de juger de la mission des Théosophes de Madras, d’après la caricature faite par les journalistes de tous les pays. Il a accepté ce portrait sur foi et tiré ses conclusions la-dessus. C’est un procédé anti-théosophique: les Théosophes ne doivent rien accepter sur foi; ils abandonnent cette manière d’agir aux religions anthropomorphiques et aux adorateurs aveugles de la science materialiste.

 


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C

Les « missionnaires » du Lotus sont prêts à répondre. Il y en a qui sont entrés dans les laboratoires des chimistes et ont aidé ces derniers à produire le phénomène des sons astraux. D’autres ont prouvé à des physiciens que toute matière est animée, quand on sait y réveiller le principe latent. Le chimiste célèbre a eu peur de notifier à ces confrères le phénomène qu’il avait lui-même produit. Les physiciens n’y ont rien compris. Mis en demeure d’expliquer ce qu’ils avaient vu, ils répondirent: «La matière telle que nous la connaissons ne peut agir ainsi. Ne croyant pas au diable, nous sommes forcés à croire que c’est un truc. Les théosophes sont d’habiles jongleurs» DIXIT!

Ainsi soit-il! Les «missionnaires théosophiques» chantent maintenant:

«Nous n’irons plus au bois,
«Les lauriers sont coupés».

Les savants se les ont tous appropriés; ils refusent à la vieille science occulte ce qui lui revient. Les Théosophes occultistes sont meilleurs enfants; ils ne disputent pas pour leur part et ajoutent volontiers aux couronnes de lauriers que les savants se tressent tous les chardons qui poussent le long du chemin.

Nous ne venons au nom d’aucune religion. Le surnaturel n’existe pas dans la Nature, Une, Absolue, et Infinie. Nous n’avons jamais prétendu que le miracle nous fut facile—un miracle étant aussi impossible qu’un phénomène du à des combinaisons jusqu’alors inconnues à la science, est possible dès qu’il peut être produit à volonté. Nous disons même que toute «manifestation à effet physique» (vocabulaire spirite) dont la nature échappe à la perspicacité des sciences naturelles, est une JONGLERIE PSYCHOLOGIQUE. (Nota bene. Ne pas confondre cette jonglerie avec la prestidigitation de Robert Houdin, s.v.p.)


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D

La vérité de nos doctrines repose sur leur philosophie et sur des faits dans la nature. Nous accuser de prétendre que notre science occulte dépasse celle de Jésus ou de Bouddha, c’est nous calomnier.

E

«L’ascétisme» n’a que faire parmi les Théosophes européens. C’est une maladie héréditaire des Hatha-Yogis, les prototypes Indous des chrétiens qui se flagellent, se mortifient la chair, jusqu’à devenir idiots et converser, sans le convertir, avec le diable. Les Théosophes, même aux Indes, protestent contre le yogisme des fakirs. Un ascète solitaire est le symbole de l’égoisme le plus lâche; un ermite qui fuit ses frères au lieu de les aider à porter le fardeau de la vie, à travailler pour autrui, à mettre la main à la roue sociale, est un poltron qui se cache à l’heure de la bataille et s’endort en se saoûlant d’opium. L’ascétisme, compris à la manière des religions exotériques, a créé les fous ignorants qui se jettent sous le char de Jaggernath. Si ces malheureux avaient étudié la philosophie esotérique, ils sauraient que sous la lettre morte des dogmes enseignés par les Brahmes—exploiteurs comme tout prêtre, héritier des biens de sa victime, rendue folle de terreur superstitieuse—se cache un sens profondément philosophique; ils sauraient que leurs corps qu’ils font broyer sous les roues du char de Jagan-Nâtha (Jaggernath en dialecte vulgaire—signifiant le Seigneur du Monde ou l’Anima mundi) sont les symboles des passions grossières et matérielles, que ce «char» (l’âme divine et spirituelle) doit broyer. Et sachant tout cela, ils n’appliqueraient plus l’ascétisme moral et spirituel prêché par l’esotérisme, à leur corps—pelure animale du dieu qui s’y trouve latent. Les Théosophes des Indes travaillent à détruire l’ascétisme exotérique ou la «divinisation de la souffrance», véritable Satanisme de la superstition. De notre «Genèse», Aleph ne connait pas le premier mot.


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F

Les annales préhistoriques, préservées par les Maîtres de la Sagesse, de l’autre côté de l’Himalaya, contiennent le récit, non de la «Création», mais de l’Evolution périodique de l’Univers, son explication et sa raison d’être philosophique. L’absence du téléscope moderne ne prouve rien: * les anciens avaient mieux que cela. D’ailleurs, il n’y a qu’à lire le Traité de l’Astronomie Indienne et Orientale par Bailly, pour y trouver les preuves que les anciens Indous en savaient autant et encore bien davantage que nos astronomes modernes.
L’Ésoterisme universel, conservé par quelques fraternités cosmopolites et dont les Brahmes en général ont depuis longtemps perdu la clef, donne une genèse cosmique et humaine, logique et basée sur les sciences naturelles aussi bien que sur une pure philosophie transcendante. L’exotérisme Judéo-Chrétien ne donne qu’une allégorie basée sur la même vérité ésotérique, mais tellement encombrée sous la lettre morte, qu’on n’y voit plus que fiction. Les Juifs Cabalistes la comprennent à peu près. Les chrétiens s’étant approprié le bien d’autrui ne pouvaient s’attendre à être éclairés sur la vérité par ceux qu’ils ont dépouillés; ils ont préféré croire à la fable et en ont fait un dogme. Voici pourquoi la genèse des anciens Indous peut être scientifiquement démontrée, tandis que la Genèse Biblique ne le peut pas.
Il n’y a pas de paradis «Brahmo-Bouddhiste», ni de Brahmo-Bouddhisme; les deux s’accordent aussi peu que le feu et l’eau. La base ésotérique leur est commune; mais tandis que les Brahmes enterraient leur trésor scientifique et masquaient la belle statue de la Vérité par les idoles hideuses de l’exotérisme, les Bouddhistes—à la

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* Tout le monde sait qu’on a découvert sur une pyramide des environs de Mexico, antérieure à la découverte de l’Amérique, un bas-relief représentant un homme qui regarde les astres au moyen d’un long tube, fort analogue à nos téléscopes. Nous ne parlons pas ici des observations astronomiques de Sûrya Siddhânta qui remontent mathématiquement à 50,000 ans. (N. de la R.).
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suite de leur grand maître Gautama, «la lumière de l’Asie»—employaient des siècles à remettre la belle statue en lumière. Si le champ du Bouddhisme exotérique et officiel, des Églises du Nord et du Sud, du Tibet et de Ceylan, est de nouveau couvert d’herbes parasites, ce sont justement les théosophes qui aident le grand prêtre Sumangala à les sarcler.

G

Aucune grande religion, ni celle de l’Éthiopie ni aucune autre, n’a précédé la religion des premiers Védistes: l’ancien «Boudhisme». Expliquons-nous. Des qu’on parle de Boudhisme (avec un seul d) ésotérique au public européen, si ignorant en matière d’Orientalisme, on le prend pour le Bouddhisme, ou la religion de Gautama Bouddha. «Bouddha» est le titre des sages et signifie «illuminé»; Boudhisme a pour racine le mot «Boudha» (sagesse, intelligence) personnifié dans les Pourânas. C’est le fils de Sôma (la lune au masculin ou Lunus) et de Târâ, l’épouse infidèle de Brihaspati (planète de Jupiter), la personnification du culte cérémoniel, du sacrifice et autres mômeries exotériques. Târâ est l’âme qui aspire à la vérité, se détourne avec horreur du dogme humain, prétendu divin, et se jette dans les bras de Sôma, le dieu du mystère, de la nature occulte, d’où nait Boudha (le fils brillant mais voilé) la personnification de la sagesse secrète, de l’Ésotérisme des sciences occultes. Ce Boudha est de milliers d’années antérieur à l’an 600 (ou 300 suivant certains orientalistes) avant l’ère chrétienne, époque assignée à la venue de Gautama Bouddha, le prince de Kapilavastou. L’Ésotérisme Boudhiste n’a donc rien à faire avec la religion Bouddhiste, ni le bon et respectable Sumangala n’a rien à voir avec la théosophie aux Indes. Il ne s’occupe que de ses neuf ou dix «branches de la ;Société théosophiques» à Ceylan, lesquelles, avec-l’aide des missionnaires théosophes, deviennent, d’année en année, plus affranchies des superstitions greffées sur le pur Bouddhisme, durant le règne des rois tamils. Le saint vieillard Sumangala ne travaille qu’à ramener à sa pureté primitive,


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la religion prêchée par son grand maître—religion qui dédaigne le clinquant, les idoles et tend à redevenir cette philosophie dont la morale sublime éclipse celle de toutes les autres croyances du monde entier (Voir Barthélemy Saint-Hilaire, le professeur Max Müller, etc pour le fait énoncé.)

H

La Théosophie et ses principes une fois connus, il sera démontré que notre philosophie est non seulement «proche parente de la science moderne», mais son aïeule, la dépassant de beaucoup en logique; que sa «métaphysique» est plus large, plus belle, plus puissante que toute autre émanant d’un culte dogmatique, car c’est la métaphysique de la Nature dans sa chaste nudité physique, morale et spirituelle, seule capable d’expliquer le miracle apparent par les lois naturelles et psychiques, de compléter les notions purement physiologiques et pathologiques de la Science, et de tuer pour toujours les Dieux anthropomorphiques et les Diables des religions dualistes. Personne, plus que les Théosophes, ne croit fermement à l’Unité de la Loi Éternelle.

I

Le Néo-Bouddhisme de la religion du Prince Siddhârtha Bouddha ne sera jamais accueilli par l’Europe-Amérique, pour la simple raison qu’il ne s’offrira jamais à l’Occident. Quant au Néo-Boudhisme ou «Renouveau de la Vieille Sagesse» des Aryas Anté-Védiques, la période évolutive actuelle des peuples de l’Occident aboutira à un cul-desac, s’ils le rejettent. Ni le vrai christianisme de Jésus, le grand socialiste et Adepte, l’homme divin dont on a fait un dieu anthropomorphe, ni les sciences (qui, se trouvant dans leur période de transition, sont, comme dirait Haeckel, des protistae plutot que des sciences définitives), ni les philosophies du jour qui semblent jouer à Colin-Maillard les unes avec les autres, se cassant mutuellement le nez, ne permettront à l’Occident d’atteindre sa


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pleine floraison si on tourne le dos à la vieille sagesse des siècles écoulés. Le bonheur ne peut pas exister là où la Vérité est absente. Bâti sur le sable mouvant des fictions et des hypothèses humaines, le bonheur n’est qu’un château de cartes, tombant au premier souffle; il ne peut exister réellement, tant que l’Égoïsme règne, suprême, dans les societés civilisées. Tant que le progrès intellectuel se refusera d’accepter une position subordonnée au progrès moral et que l’égoïsme ne s’effacera pas devant l’Altruisme prêché par Gautama et le vrai Jésus historique (le Jésus du sanctuaire païen, non le Christ des Églises), le bonheur pour tous les membres de l’humanité, demeurera une utopie. Comme les Théosophes sont les seuls, jusqu’ici, à prêcher cet altruisme sublime (alors même que les deux tiers de la société théosophique auraient failli à leur devoir), et que seuls, au milieu d’une foule railleuse et défiante, quelques-uns d’entre eux se sacrifient corps et âme, honneurs et biens, prêts à vivre hués et incompris, pourvu qu’ils réussissent à semer le bon grain pour une moisson qu’il ne leur sera même pas donné de récolter, ceux qui s’intéressent au sort des misérables devraient au moins s’abstenir de les vilipender.

J et K

Il n’y a qu’un moyen d’améliorer jamais la vie humaine: c’est l’amour du prochain pour lui-même et non pour notre gratification personnelle. Le plus grand théosophe—c’est-â-dire celui qui aime la vérité divine sous toutes ses formes—est celui qui travaille pour le pauvre et avec le pauvre. Il y a, de par le monde, un homme connu de toute l’Europe-Amérique intellectuelle et qui n’a peut-être jamais entendu prononcer le nom de la Société théosophique; je veux parler du comte Léon N. Tolstoi, l’auteur de La Guerre et la Paix. Ce grand écrivain est le vrai modèle de tout aspirant à la vraie théosophie. C’est lui qui le premier, dans l’aristocratie européenne, a résolu ce problème: «Que puis-je faire pour rendre heureux tout homme pauvre que je rencontrerai?» Voici ce qu il dit:


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Je pense que c’est le devoir de chacun de travailler pour quiconque a besoin d’être aidé; travailler manuellement, notez bien, une partie de la Journée. Il est plus pratique de travailler avec et pour le pauvre, que de lui donner une partie de votre travail intellectuel. Dans le premier cas, vous n’aidez pas seulement celui qui a besoin d’être aidé, mais vous prêchez d’exemple au paresseux et au mendiant; vous leur faites voir que vous ne considérez pas leur ouvrage prosaïque comme au-dessous de votre dignité, et vous lui inculquez ainsi le sentiment du respect et de l’estime pour lui-même, ainsi que la satisfaction de son lot. Si, d’un autre côté, vous persistez à travailler uniquement dans votre haute région intellectuelle et si vous donnez au pauvre le produit de votre labeur, cornme on fait l’aurnône à un mendiant, vous ne réussirez qu’à encourager sa paresse et le sentiment de son infériorité. Vous établissez ainsi une différence sociale de castes entre vous-même et celui qui accepte votre aumône. Vous lui enlevez l’estime et la confiance en vous et vous lui suggérez des aspirations à se débarrasser des rudes conditions de son existence, qui s’écoule dans ce travail journalier et physique, à s’associer à votre vie, qui lui paraît plus facile que la sienne, à porter votre habit qui lui paraît plus beau que le sien, et à obtenir accès à votre position sociale, qu’il considère comme supérieure à la sienne. Ce n’est pas ainsi, grâce au progrès scientifique et intellectuel, qu’on peut espérer soulager les pauvres ou inculquer à l’humanité l’idée d’une fraternité véritable.

Aux Indes, les « missionnaires » théosophes travaillent à faire disparaître l’esprit de caste et à réunir toutes les castes dans leur fraternité. Et déjà, chose incroyable et impossible jusqu’à leur arrivée dans le pays des Vaches Sacrées et des Bœufs-Dieux, on a vu s’asseoir à la même table Brahme et Paria, Indou et Bouddhiste, Parsi et Mahométan. Lorsque nous verrons, dans la France Républicaine, un aristocrate, un financier, frayer avec leur blanchisseur, ou une dame du grand monde, fière de ses sentiments démocratiques, aider sa pauvre fermière à planter ses choux, ainsi que le fait la fille du comte Tolstoi, ainsi que le font des vrais théosophes européens à Madras et ailleurs—alors nous dirons qu’il y a espoir pour le pauvre, en Europe.
«Aleph» confond les prêtres du temple public avec les Initiés des Sanctuaires; ces derniers n’ont jamais cru à un Dieu anthropomorphe. L’histoire qu’il nous fait de l’évolution des sciences occultes et de la puissance magnétique, est une fantaisie. Sa description nous dévoile beaucoup d’imagination, mais fort peu de connaissance

 

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des procédés employés pour l’acquisition des pouvoirs «occultes».
L’Astrologie est la mère de l’Astronomie, et l’Alchimie celle de la Chimie, comme l’âme plastique est la mère de l’homme physique primitif. Mais l’Astrologie et l’Alchimie sont également l’âme des deux sciences modernes. Et tant que cette vérité ne sera pas reconnue, l’Astronomie et la Chimie continueront à tourner dans un cercle vicieux et ne produiront rien en dehors de la matérialité.
Dire que les sciences occultes prétendent commander arbitrairement à la nature, c’est comme si l’on disait que le soleil commande à l’astre du jour d’éclairer. Les sciences occultes sont la nature même; la connaissance intime de ses secrets ne donne pas aux Initiés le pouvoir de lui commander. La vérité est que cette connaissance apprend aux Adeptes la manière de fournir certaines conditions pour la production de phénomènes, toujours dus à des causes naturelles, à des combinaisons de forces analogues à celles qu’emploient les savants. La vraie différence entre la science moderne et la science occulte se trouve dans ceci: La première oppose à une force naturelle une force naturelle plus puissante sur le plan physique; la deuxième oppose à une force physique une force spirituelle ou psychique, c’est-à-dire l’âme de cette même force. Ceux qui ne croient pas à l’âme humaine, ni à l’Esprit immortel, ne peuvent admettre à fortiori, dans chaque atome de matière, une âme vitale et potentielle. Cette âme, humaine, animale, végétale ou minérale, n’est qu’un rayon prêté par l’âme universelle à chaque objet manifesté, pendant le cycle ou période active du Kosmos. Ceux qui rejettent cette doctrine sont, ou des matérialistes ou des cagots sectaires qui redoutent le mot de «Pantheisme» plus que le diable de leurs rêves malsains.

L

L’idée du «grand œuvre» associée à celle de Dieu et du Diable, ferait sourir de pitié un chéla de six mois. Les théosophes ne croient ni à l’un ni à l’autre. Ils croient au grand TOUT, au Sat, c’est-à-dire à l’existence absolue


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et infinie, unique et sans aucune autre pareille—qui n’est ni un Être, ni une créature anthropomorphe—qui est, et ne peut jamais ne pas tre. Les théosophes voient dans le prêtre de n’importe quelle religion un être inutile quand il n’est pas pernicieux. Ils prêchent contre toutes les religions dogmatiques et infaillibles et ne connaissent d’autre divinité, dispensatrice des peines et des récompenses, que le Karma, divinité créée par leurs propres actions. Le seul Dieu qu’ils adorent est la VÉRITÉ; le seule diable qu’ils reconnaissent et qu’ils combattent avec acharnement, est le Satan de l’Égoïsme et des passions humaines.
Il serait curieux de savoir ou «Aleph» est allé puiser sa connaissance de l’occultisme Indou. J’ai idée que c’est dans les romans Brahmes de Louis Jacolliot. Ah ça, il ne sait donc pas qu’à l’heure d’aujourd’hui, les Brahmes sont aussi ignorants des sciences occultes que les Bouddhistes de Ceylan! Sur sept clefs ésoteriques qui ouvrent le cabinet de Barbe-Bleue (l’occultisme), ils n’en possèdent qu’une seule—la clef physiologique ou l’aspect sexuel (phallique) de leurs symboles. Sur 150,000,000 de Brahmes, de tout degrés, on ne trouverait pas 150 initiés, aux Indes, en y comprenant leurs Yogis et Paramahansas. «Aleph» ne s’est donc jamais laissé dire que leurs temples étaient devenus des cimetières où gisent les cadavres de leurs beaux symboles d’autrefois et où règnent, suprêmes, la superstition et l’exploitation? S’il en était autrement, pourquoi donc les théosophes américains seraient-ils allés aux Indes? Pourquoi des milliers de Brahmes seraient-ils entrés dans la société théosophique, avides d’appartenir à un centre où ils pourraient rencontrer, de temps en temps, un vrai Mahatma en chair et en os, arrivant de l’autre côté de la «grande montagne»? Ah, «Aleph» ferait bien d’étudier la doctrine secrète et d’apprendre que l’aïeule rouge de l’Atlantide disparue (l’Atala de Sûrya Siddhânta et d’Asura Maya) avait pour bis-aïeule Vâhi Sarasvati sur l’île de Shambhala, lorsque l’Asie centrale n’était qu’une vaste mer, là où est maintenant le Tibet et le désert de Shamo ou de Gobi.


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M

«Aleph» reconnaît la nécessité de faire un secret des sciences dangereuses—la chimie par exemple—de ne pas livrer à la foule, même dans les pays civilisés, le mystère de certaines combinaisons meurtrières. Pourquoi donc refuserait-il de voir un acte de sagesse, nécessité par l’expérience du cœur humain, dans la loi du silence, imposée aux Adeptes, au sujet des révélations occultes?
M’est avis, cependant, que ce sont justement les classes intelligentes et riches qui abuseraient du pouvoir occulte à leur bénéfice et profit, bien plus que les classes ignorantes et pauvres. La première loi de la Science Sacrée, c’est de ne jamais user de son savoir dans son propre intérêt, mais de travailler avec et pour les autres. Or, combien trouverait-on, en Europe-Amérique, de gens prêts à se sacrifier pour le prochain? Un Adepte malade n’a pas le droit de dépenser sa force magnétique pour diminuer ses souffrances personnelles, tant qu’il se trouve, à sa connaissance, une seule créature qui souffre et dont il peut affaiblir, sinon guérir, la douleur physique ou mentale. C’est la déification de la souffrance du moi, au profit de la santé et du bonheur d’autrui. Un théosophe, s’il ambitionne l’Adeptat, ne doit pas se venger. Il doit souffrir en silence, plutôt que d’exciter chez un autre des passions mauvaises ou le désir de se venger à son tour. La non-résistance au mal, le pardon et la charité, sont les premières règles du noviciat.
D’ailleurs, nul n’est tenu de se faire théosophe et encore moins de se faire recevoir candidat à l’Adeptat et à l’initiation occulte.

N

«Aleph» a encore une fois raison—en apparence; l’activité féroce de l’Europe-Amérique serait une compagne turbulente pour le quiétisme asiatique. Cependant, la polarité seule peut produire le phénomène vital, de même qu’elle produit, par l’union des forces positives et negatives, les phénomènes de la gravitation. Deux


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pôies de même nature se repoussent mutuellement: exemple, l’entente cordiale, la douce fraternité qui règne parmi les nations occidentales. Si la fusion des contraires ne s’opèrent pas, si l’Anglais n’arrive pas à appeler ouvertement l’Indou son frère et à agir comme s’il l’était, les nations de l’Europe-Amérique finiront par se dévorer mutuellement, un jour, ne laissant que les queues sur le champ de bataille, comme les chats de Kilkenny.

O

«Aleph» parle d’or, lorsqu’il critique le Brahmanisme; seulement il devrait savoir que les Brahmes, dans les temps Védiques, ne connaissaient ni castes, ni veuves de Malabar. Son réquisitoire, sous la rubrique N, me prouve absolument qu’il a lu Jacolliot et qu’il juge l’Inde d’après les 21 volumes de cet écrivain, plus prolifique et charmant conteur, que correct. Le Brahmanisme dont il parle n’existait pas du temps des Rishis et il a été parfaitement démontré que les Brahmes ont embelli leur loi de Manou, dans la période post-Mahabharatique. Durant l’âge Védique, les veuves se remariaient fort tranquillement et les castes ne furent inventées que dans l’âge du kali-youga, pour des raisons aussi occultes que justes, au point de vue de la prosperité et de la santé des races.
Mais à quoi bon tout cela? Qu’avons-nous, théosophes, à faire avec le Brahmanisme, sauf pour le combattre dans ses abus, depuis neuf ans que la société théosophique est établie aux Indes? Ragunath Rao, un Brahme de la plus haute caste, qui a présidé pendant trois ans la Société théosophique de Madras, et qui est maintenant premier ministre (Dewan) chez le Holkar, est le réformateur le plus acharné de l’Inde. Il combat, comme tant d’autres théosophes, la loi du veuvage, s’appuyant sur les textes de Manou et du Véda. Il a escamoté déjà plusieurs centaines de jeunes veuves, vouées au célibat pour avoir perdu leur mari dans leur enfance, et il les a remariées, malgré les cris et protestations des Brahmes orthodoxes. Il se rit des castes, et les cent et quelques sociétés


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théosophiques des Indes, l’aident dans cette guerre à outrance contre la superstition et la cruauté cléricales.
Il est faux de dire que ces institutions ont été établies pendant le règne de l’Esotérisme. C’est la perte des clefs des symboles et des lois de Manou, qui a produit toutes les erreurs, tous les abus intercalés dans le Brahmanisme. Mais alors même que ces allégations seraient exactes, qu’avons-nous à faire avec le Brahmanisme orthodoxe? Les horreurs décrites par Devendro Das, «la veuve Indoue» dans le Nineteenth Century, et citées contre les théosophes dans le même numero de la Revue du Mouvement social, page 333 (Janvier 1887), sont parfaitement vraies. Toutefois, Devendro Das étant théosophe depuis 1879, on devrait comprendre, enfin, que les théosophes combattent le Brahmanisme des pagodes, comme toutes les superstitions, tous les abus, toutes les injustices.

P

Puisqu’il ressort de la façon d’agir des théosophes boudhistes, serviteurs de la Sagesse et de la Vérité, qu’ils n’appartiennent à aucune religion, à aucune secte, mais qu’ils combattent, au contraire, les cultes exotériques, les abus qui en découlent et qu’ils s’efforcent, enfin, d’être utiles à l’humanité, les réflexions «d’Aleph» deviennent injustes. Or la présente explication devrait suffir à rétablir, enfin, la vérité sur les «missionnaires» de l’Himalaya. C’est justement parce que la science occulte et la philosophie ésotérique ont «pour fonction pivotale le service de l’humanité», c’est parce que leurs ardents serviteurs cherchent à réveiller les peuples européens et asiatiques endormis sous l’ombre mortelle des cléricalismes, en leur rappelant les leçons de la vieille Sagesse—c’est pour ces motifs, que les dits serviteurs viennent s’offrirent à l’Europe-Amérique. Ceux qui se défieraient encore sont priés de juger à ses fruits l’arbre de la Théosophie; car en le jugeant aux fruits de l’arbre des religions Brahmaniques, Bouddhistes, Judaïco-Chrétienne, ils commettent une injustice évidente et empêchent les théosophes


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de se rendre utile à leur prochain, principalement aux déshérités du monde.
Ayant parlé du bon vieux Sumangala ailleurs, plus n’est besoin de perdre son temps à répudier toute solidarité avec Bonzes ou Brahmes. Ces derniers—ceux du moins qui sont restés ultra-orthodoxes et qui combattent toute réforme bienfaisante—nous persécutent et nous haïssent autant que le clergé chrétien et les missionnaires. Nous brisons leurs idoles; ils essaient de briser nos réputations et de salir notre honneur; ceux qui agissent de la sorte sont principalement les serviteurs du Christ, de celui qui, le premier, défendit de prier «le Père» dans les temples, comparant les hypocrites aux pharisiens qui font des actes de pitié dans tous les carrefours, semblables à des sépulcres blanchis au dehors et pleins de pourriture au dedans. Cependant les «Bonzes», les prêtres Bouddhistes, sont, il faut l’avouer, les seuls qui nous aient vraiment aidés dans nos réformes. Jamais la voix d’un prêtre de Gautama ne s’est élevée contre nous. Toujours, les Bouddhistes de Ceylan furent de vrais frères pour les théosophes d’Europe ou d’Amérique. Que se passe-t-il dans le Tibet? Une chose remarquable entre autre, qui a frappé les rares missionnaires venus dans ce pays: dans la pleine activité des rues, à midi, tous les marchands boutiquiers, dont la marchandise est étalée au dehors, s’en vont chez eux, laissant ainsi leur bien sur les trottoirs et presque en pleine rue; les acheteurs qui surviennent voient le prix marqué des objets dont ils ont besoin, emportent ces objets, en déposant la valeur sur le comptoir, et à son retour le marchand retrouve le prix des marchandises enlevées; le reste demeure intact. Voilà cependant quelque chose qu’on ne trouverait guère en Europe-Amérique; et ce n’est pourtant que le résultat des commandements exotériques de Gautama Bouddha—lequel ne fut qu’un sage et n’a jamais été déifié. Il n’y a pas non plus, au Tibet, de mendiants ni de gens qui meurent de faim; l’ivrognerie et le crime y sont inconnus, ainsi que l’immoralité—sauf parmi les Chinois, qui ne sont pas des «Bouddhistes» dans le vrai sens du mot, pas plus que les Mormons ne sont des chrétiens. Ah,


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que le sort préserve donc le pauvre Tibet, avec sa population ignorante et honnête, des bienfaits de la civilisation, et surtout des missionnaires!

Q

Qu’il le protège encore davantage du «Dieu Progrès», tel qu’il se manifeste en Europe-Amérique! On nous dit que le progrès c’est le meillorisme, «l’évolution sociale qui améliore sans cesse les conditions physiques, intellectuelles, morales, du plus grand nombre». Où donc «Aleph» a-t-il vu tout cela? L’a-t-il trouvé à Londres, avec ses quatre millions d’habitants, dont un million ne mange que tous les trois jours—et encore? Est-ce en Amérique où le progrès nécessite l’éjection des centaines de milliers d’ouvriers chinois qu’on renvoie mourir de faim ailleurs, l’expulsion immédiate de milliers d’émigrants Irlandais et autres paupers dont l’Angleterre tâche de se débarrasser? Un progrès bâti sur l’exploitation du pauvre et de l’ouvrier, n’est qu’un autre char de Jaggernath, plus un faux-nez. Au progrès des classes instruites et riches, qui doit passer sur le corps de milliers de pauvres et d’ignorants, on a le droit de préférer même une mort douce sous le Mancenillier. Les Chinois de la Californie ne sont-ils pas nos frères? Les Irlandais chassés de leurs cabanes et condamnés à mourir de faim avec leurs enfants, prouvent-ils l’existence du progrès social? Non, mille fois non! Tant que les peuples, au lieu de fraterniser et de s’entr’aider, ne réclameront que le droit de sauvegarder leurs intérêts nationaux, tant que le riche refusera de comprendre qu’en aidant un pauvre étranger il aide son frère pauvre dans l’avenir et montre le bon exemple à d’autres pays, tant que le sentiment d’altruisme international restera une vaine phrase en l’air, le progrès ne remplira pas d’autre office que celui de Bourreau des pauvres.

R

Comprenons-nous, cependant; je parle du progrès de la civilisation sur le plan physique, le progrès qu’ «Aleph»


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porte aux nues, se faisant son barde. Faites entrer ce progrès matériel dans la voie morale et les «missionnaires» du Lotus et des Indes vous reconnaîtront comme leurs maîtres. Mais vous n’en faites rien. Vous avez tari ou travaillé à tarir l’unique source de consolation pour le pauvre, la foi dans son Moi immortel et vous ne lui avez rien donné en échange. Les trois quarts de l’humanité sont-ils plus heureux en raison des progrès de la science et de son alliance avec l’industrie dont vous vous réjouissez? L’invention des machines a-t-elle fait du bien aux travailleurs manuels? Non! car il n’en est résulté qu’un mal de plus: la création parmi les ouvriers d une caste supérieure, semi-instruite et semiintelligente, au détriment des masses moins favorisées, qui sont devenues plus misérables. Vous l’avouez vousmême: «La production excessive des choses et des travailleurs crée l’encombrement, la pléthore, la pénurie, l’anémie, c’est-à-dire le chomage et la misère». Des milliers de pauvres enfants des fabriques, représentant, pour l’avenir, de longues générations d’estropiés, de rachitiques et de malheureux, sont sacrifiés en holocauste à votre Progrès, Moloch insatiable et toujours affamé. Oui, nous protestons, nous disons qu’ «aujourd’hui est pire qu’autrefois», et nous nions les bienfaits d’un progrès qui ne vise qu’au bien-être du riche. Le «Bonheur» dont vous parlez ne viendra pa, aussi longtemps que le progrès moral sommeillera inactif, paralysé qu’il est par l’égoïsme féroce de tous, du riche comme du pauvre. La Révolution de 1789 n’a abouti qu’à une seule chose bien évidente: à cette fausse fraternité qui dit à son prochain: «Pense comme moi, ou je te tape dessus; sois mon frère ou je te dégringole»!*

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* D’après nous, Mme. Blavatsky exagère évidemment sa pensée ici. Il y a longtemps qu’elle a quitté la France qu’elle habitait à. une époque où les choses n’étaient pas brilliantes, et depuis lors, les journaux qui la renseignent à l’étranger ne peuvent que lui donner une triste idée de la France, puisqu’ils font leur possible pour salir notre démocratie. (F. K. G.)
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S

Les «missionnaires» théosophes visent aussi à une révolution sociale. Mais c’est une révolution toute morale; et lorsqu’elle sera accomplie, lorsque les masses déshéritées auront compris que le bonheur est entre leurs mains, que richesse ne donne que soucis, qu’heureux est celui qui travaille pour les autres, car les autres travaillent pour lui, lorsque les. riches sentiront que leur félicité dépend de celle de leurs frères—quelle que soit leur race ou leur religion—alors seulement le monde verra poindre l’aube du bonheur.
«Aleph» demande pourquoi le monde ne serait pas éternel? Pourquoi les êtres de la hiérarchie qui le composent ne se succéderaient pas comme les membres des espèces qui peuplent notre globe et les autres? L’idée de l’engendrement des astres par les astres, des univers par les univers, n’est-elle pas, dans son analogie, plus rationelle que celle de Moïse et même de Laplace? «Aleph» prêche ainsi de la pure Théosophie; il est donc théosophe et «missionnaire boudhiste» sans le savoir; nous l’acclamons et le recevons à bras ouverts. La Doctrine Secrète * qui sera publiée prochainement démontrera qu’au commencement de la dernière évolution périodique de notre globe, comme dans celle des êtres, les procédés de génération présentèrent des variétés qu’on ne soupconne guère dans les laboratoires. La coopération du principe mâle et du principe femelle ne constitua qu’un de ces procédés, inauguré seulement par l’homme physique.

T

La «finalité» du Kosmos n’a jamais été acceptée par notre «nouvelle religion» qui n’est pas du tout une religion, mais une philosophie. Ni Brahmes, ni Bonzes,

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* The Secret Doctrine. Cet ouvrage dont on a parlé dans le No. 4 du Lotus, est en anglais; il comprendra cinq gros volumes du format d’Isis Unveiled, et, pour des raisons pécuniaires faciles à comprendre il ne paraîtra probablement pas de sitôt en français. (F. K. G.)

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dans leur délire exotérique le plus accentué, n’ont jamais accepté la finalité du Kosmos. Aleph n’a qu’à ouvrir le Védanta, Manou, les Pournas, le Catéchisme Bouddhiste, etc., pour y trouver l’affirmation de l’éternité du Kosmos, lequel n’est que la manifestation périodique et objective de l’Éternité absolue même, du principe inconnu à jamais qu’on nomme Parabrahman, Adi-Boudha, «Sagesse Éternelle et Une».
Il est une absurdité plus grande que de parler de Dieu cruel; c’est d’admettre même que Dieu le grand Tout absolu, puisse jamais se mêler des affaires terrestres ou humaines. L’Infini ne peut s’associer au fini; l’Inconditionné ignore le conditionné et le limité. La «SagesseIntelligence» absolue ne peut agir dans l’espace restreint d’un petit globe. Elle est omniprésente et latente dans le Kosmos infini comme elle; et nous en retrouvons la seule manifestation vraiment active dans l’humanité totale, composée des étincelles égarées, limitées dans leur durée objective, éternelles dans leur essence, qui sont tombées de ce Foyer sans commencement ni fin. Donc, le seul Dieu que nous devons servir c’est l’Humanité et notre seul culte est l’amour du prochain. En faisant du mal à ce prochain, nous blessons et faisons souffrir Dieu. Lorsque nous renions nos devoirs fraternels et refusons de considérer un païen comme notre frère aussi bien qu’un Européen, nous renions ce Dieu. Voilà notre religion et nos dogmes.

U

Loin de ne pas vouloir comprendre l’Europe, l’Inde intellectuelle, sinon l’Inde brahmanique de Jacolliot, vous donne, au contraire, raison,
Cette Inde ne s’est jamais complue à prêcher le Dieu malheur, ni l’ascétisme tel que le comprend «Aleph». Ceci est prouvé par la loi de Manou, qui ordonne le mariage au Brahme Grihasta, avant qu’il devienne Brahme ascète. Le plus grand malheur pour un Brahme, est de n’avoir pas de fils et le mariage est obligatoire, sauf dans les cas exceptionnels où l’enfant est destiné à devenir


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Brahmacharya, célibataire yogi, pour des causes occultes qui ne peuvent être énumérées ici. L’ésotérisme n’a jamais proscrit les fonctions sexuelles et maritales, créées par la nature elle-même. L’ésotérisme travaille dans, avec, pour la nature et ne condamne que l’immoralité, l’abus et l’excès. Or, de tous les animaux, l’homme est le plus animal dans ses excès; la brute a ses saisons de rut, l’homme n’en a point.
C’est probablement des ascètes chrétiens que veut parler «Aleph»; de ceux qui se plongent dans l’ascétisme exotérique, un chapelet béni dans les mains et les dogmes de l’Église dans la tête. L’Indou ne devient ascète qu’après avoir étudié suffisamment les sciences occultes pour permettre à sa nature spirituelle de subjuguer sa nature matérielle. «Aleph» confond à coup sûr les ascètes des Indes, avec les médiums spirites de l’EuropeAmérique. Ces derniers, pauvres sujets sensitifs et névropathes, ignorent les lois ésotériques et ce sont eux qui finissent par créer les incubes et les succubes—comme le prouvent les épouses désincarnées de certains médiums, en plein Paris.
La comparaison du «Dieu du passé», avec le «Dieu de la science», n’est ni juste ni heureuse, car les règnes de ces deux Dieux ne diffèrent guère. Le pauvre est aussi malheureux aujourd’hui qu’il l’était il y a mille ans et même davantage, puisque la disproportion a augmenté entre le riche et lui.
Le Progrès n’a servi qu’a fournir au riche des jouissances inconnues dans les siècles barbares.

V

L’Occident est libre de refuser la main que lui tend l’Orient. Cependant, il ne la refuse pas toujours, ainsi que le prouvent les nombreuses sociétés théosophiques, poussant comme des champignons en Europe-Amérique.

X

Jésus, que cite «Aleph», renverse toutes les théories de ce dernier, quand il dit que: «son royaume n’est pas de ce monde». Notre bienveillant critique voudrait-il nous


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faire admirer l’action des Pharisiens, ou proposer leur noble exemple à l’Europe-Amérique? Ce serait peine perdue, puisque les chrétiens de ces deux continents ont livré depuis longtemps la théosophie au bras séculier des prétoriens du journalisme. Ces derniers nous crucifient journellement. Jusqu’à présent, nous avons eu pour ennemis le clergé, les missionnaires (qui prêchent la fraternité et n’apportent au païen que le vice et l’ivrognerie), l’armée du salut, l’aristocratie hypocrite et pieuse, tous les matérialistes et même les spirites qui ont cessé de nous considérer comme leurs «chers frères». Seuls, les socialistes intelligents nous avaient compris; se tourneront-ils, eux aussi, contre nous?
En attendant, «Aleph» nous fait entendre de profondes vérités. Oui, le Brahmanisme exotérique doit tomber, mais il sera remplacé par le Védisme ésotérique, en y ajoutant tout ce que la science progressive a évolué de noble et de beau dans ce dernier siècle. Mais cette révolution ne s’accomplira pas par les conquérants; c’est par l’amour fraternel que s’accomplira la fusion des deux races aryennes, et seulement lorsque l’Anglais aura cessé de considérer le Brahme—dont l’arbre généalogique compte trois mille ans—comme le représentant d’une race inférieure. De son côté, le Brahme déteste l’Anglais dont il est contraint de subir le gouvernement temporel. Seule dans l’Inde entière, la Fraternité des Théosophes voit l’Anglais hautain s’asseoir à la même table que le Brahme non moins arrogant, mais adouci et humanisé par l’exemple et les leçons des théosophes, qui servent les Maîtres de la Sagesse antique, les descendants de ces Rishis et Mahatmas que le Brahmanisme honore toujours, même après avoir cessé de les comprendre.
Donc, il résulte de tout ce qui précède, que ce ne sont pas les « sacerdoces de l’Inde » qui tentent de ramener l’Occident à l’antique Sagesse, mais bien quelques occidentaux de l’Europe-Amérique, qui amenés par leur karma au bonheur de connaître certains Adeptes de la fraternité secrète de l’Himalaya, s’efforcent sous l’inspiration de ces Maîtres, de ramener les sacerdoces de l’Inde à l’ésotérisme primitif et divin.


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Ils ont pleinement réussi aux Indes et en Asie. Seule, l’Europe-Amérique regimbe encore, dans son impuissance à comprendre et à apprécier toute la simplicité de leur but. Et, après tout, ce n’est que la majorité qui refuse de comprendre, cette majorité qui a toujours mordu la main qui s’offrait à l’aider. Ne désespérons donc pas. Et lorsque le jour tant désiré viendra où la fraternité universelle et intellectuelle sera, sinon proclamée de jure, du moins acceptée de facto, alors enfin les portes du sanctuaire, fermées depuis de longs siècles aux Brahmes orthodoxes comme à l’Européen sceptique, s’ouvriront pour les Frères de tous les pays. «L’Aïeule» recevra ses enfants prodigues, et tous ses trésors intellectuels seront leur héritage.
Mais pour que ce moment arrive, le but des «missionnaires» de l’Inde doit être compris et leur mission entièrement appreciée. Jusqu’à présent, le public n’a vu que son image grimaçante et défigurée dans le miroir de la publicité. L’objet poursuivi par quelques théosophes mystiques est devenu, selon nos critiques mal avisés, celui de la Fraternité entière; et le quiproquo a culminé, enfin, dans l’article d’«Aleph», qui nous prêche nos propres doctrines.

H. P. BLAVATSKY (M.S.T.)