Volume 11, Blavatsky Collected Writings Page 505

L’ALCHIMIE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

[La Revue Théosophique. Paris, Vol. II, Nos. 8, 9, 10, octobre, novembre et décembre, 1889, pp. 49-57, 97-103, 145-149, respectivement.]

Le langage de la Chimie archaïque ou Alchimie fut de tout temps symbolique, comme celui des vieilles religions.
Nous avons démontré, dans La Doctrine Secrète, que toute chose, en ce monde des effets, avait trois attributs ou la triple synthèse des sept principes. Pour être plus clair, disons que tout ce qui est ici-bas a, comme l’homme, trois principes et quatre aspects. Comme l’homme qui est un composé d’un corps, d’une âme rationelle et d’un esprit immortel, chaque object dans la nature a son extérieur objectif, son âme vitale et son étincelle divine et purement spirituelle ou subjective. La première proposition ne peut être niée, la seconde ne pourrait guère l’être, logiquement; car, en admettant l’influence des métaux, de certain bois, des minéraux, poudres et drogues, la Science officielle le reconnaît tacitement. Quant à la troisième, c’est-à-dire la présence de la quintessence absolue dans chaque atome, le matérialisme, qui n’a que faire de l’anima mundi, la nie absolument.
Grand bien lui fasse. Le matérialisme étant une preuve indubitable de cécité morale et spirituelle, laissons les aveugles conduire les aveugles et ne nous en occupons pas.
Ainsi que toute chose, chaque science a ses trois principes fondamentaux, et peut être mise en pratique sur tous les trois, ou bien sur un seul. Avant que l’Alchimie existât comme science, c’est sa quintessence qui agissait seule (comme elle le fait encore d’ailleurs) dans les corrélations de la nature et sur tous ses plans. Lorsque parurent sur la terre des hommes doués d’intelligence supérieure, ils la laissèrent agir, et c’est d’elle qu’ils reçurent leurs premières leçons. Ils n’avaient qu’à l’imiter. Pour produire les mêmes

 

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effets à volonté, cependant, ils eurent à développer, dans leur constitution humaine, un pouvoir nommé le Kriyaśakti, en langage occulte. Cette faculté, créatrice dans ses effets, n’est en vérité telle, que parce qu’elle sert d’agent actif à cet attribut, sur un plan objectif. De même que le paratonnerre conduit le fluide électrique, de même la faculté de Kriyaśakti ne fait que conduire et donner une direction à la Quintessence créatrice. Conduite au hasard, elle tue; dirigée par l’intellect humain, elle crée selon un plan prémédité.
Ainsi naquirent l’Alchimie, la Magie magnétique et bien d’autres branches sur l’arbre de la science occulte.
Lorsqu’apparurent, à leur tour, les nations qui, dans leur égoïsme et leur vanité féroces, se plurent à se considérer comme infiniment supérieures à toutes les autres passées et présentes; quand le développement du Kriyaśakti devint de plus en plus difficile et que la faculté divine disparut presque de la terre, ces nations oublièrent peu à peu la science de leurs premiers ancêtres. Elles allèrent plus loin; elles rejetèrent même la tradition de ces aïeux antédiluviens, niant avec mépris la présence de l’esprit et de l’âme dans cette science, la plus vieille en ce bas monde; des trois grands attributs de la nature, elles n’acceptèrent que la matière ou plutôt son aspect illusoire; car de la vraie matière, ou SUBSTANCE, les matérialistes eux-mêmes confessent n’en pas connaître le premier mot; et certes ils ne l’ont jamais aperçue, pas même de loin.
Ainsi naquit la Chimie moderne.
Tout change dans l’effet de l’évolution cyclique. Le cercle parfait devient unité, triangle, quaternaire et quinaire. Le principe créateur, issu de la RACINE SANS RACINES de l’Existence absolue, qui n’a ni commencement ni fin, et dont le symbole est le serpent, ou perpetuum mobile, avalant sa queue afin d’arriver à sa tête, est devenu l’Azoth des Alchimistes du moyen âge. Le cercle devient le triangle, qui en émane, comme Minerve de la tête de Jupiter. Le cercle représente l’hypothèse de l’absolu; la ligne ou la jambe droite, la synthèse métaphysique; et la gauche, la synthèse physique. Lorsque mère nature aura formé de son corps la ligne horizontale qui réunit les deux

 

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lignes, ce sera le moment du réveil de l’activité cosmique. En attendant, Pourousha, l’Esprit, est séparé de Prakriti,—la nature matérielle, qui n’est pas encore évoluée. Il a des jambes à l’état potentiel, et ne peut encore se mouvoir, et point de bras pour travailler à la forme objective des choses sublunaires. Dépourvu de membres, Pourousha ne bâtira que lorsqu’il sera monté sur le cou de Prakriti, l’aveugle;*—alors le triangle deviendra le pentagone, l’étoile microcosmique. D’ici là, il faut que les deux passent à l’état de quaternaire et de la croix qui engendre. C’est la croix des mages terrestres, qui font parade de leur symbole défloré: la croix divisée en quatre pièces, et qui peut se lire à volonté «Taro», «Tora», «Ator» et «Rota». La substance vierge, ou terre adamique, l’Esprit Saint des vieux Alchimistes Rose-Croix, est devenue avec les Kabalistes,—tous valets de la Science moderne,—le Na2CO3, la Soude, et le C2H6O, l'Alcohol!
Ah! comme tu est tombée des cieux, étoile du matin, fille de l’aube du jour,—pauvre Alchimie! Tout lasse, tout passe, tout casse, dans notre vieille planète trois fois détraquée; et cependant ce qui fut est encore et sera toujours, jusqu’à la fin des siècles. Les mots changent, et, vite, le sens en est défiguré. Mais les idées éternelles restent toujours et ne passeront jamais. Sous la «peau d’âne» dont la princesse nature eut à s’affubler, pour tromper les sots, comme dans le conte de Perrault,—le disciple des philosophes de l’antiquité reconnaîtra toujours la vérité, et—l’adorera. La peau d’âne, il faut le croire, est plus conforme que la Princesse nature toute nue au goût du philosophisme moderne et de l’Alchimiste matérialiste, qui sacrifient l’âme vivante pour la forme morte. Aussi cette peau ne tombe-t-elle que devant le Prince Charmant qui reconnalt l’alliance de mariage dans la bague envoyée. Pour tous ces courtisans qui s’agitent et tournent autour de Dame Nature tout en dépeçant son enveloppe matérielle,—elle n’a que son épiderme à leur offrir. C’est pour cela qu'ils se consolent en donnant des noms nouveaux à des choses vieilles comme le monde, tout

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* Philosophie de Sankhya (Kapila).
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en déclarant qu’ils ont fait là des découvertes nouvelles. La nécromancie de Moïse est devenue le Spiritisme moderne; et la Science des vieux Initiés du Temple, le Magnétisme des Gymnosophistes de l’Inde, le Mesmérisme bienfaisant et curatif d’Esculape, «le Sauveur», ne sont acceptés qu’à la condition de s’appeler hypnotisme, c’est-à-dire la magie noire sous son vrai nom.
Des faux nez partout! Mais réjouissons-nous; plus ils sont faux et longs et plutôt ils sont sûr de se décoller et de tomber d’eux-mêmes.
Les matérialistes modernes voudraient nous faire accroire que l’Alchimie, ou la transmutation des métaux de basse valeur en or et en argent, n’a été de tout temps que charlatanisme pur et simple. D’après eux, ce n’est pas une science, mais une superstition;—dès lors, tous ceux qui y croient ou prétendent y croire sont des dupes ou des imposteurs. Nos Encyclopédies sont remplies d’épithètes malsonnantes à l’adresse des Alchimistes et des Occultistes.
C’est fort bien, Messieurs les Académiciens. Mais donneznous alors des raisons qui démontrent péremptoirement l’impossibilité absolue de la transmutation. Dites-nous comment il se fait qu’on trouve une base métallique, même dans les Alkalis. Nous connaissons des physiciens, fort savants, ma foi, qui prétendent que l’idée de réduire les éléments à leur forme première et même à leur essence primordiale et une (voyez plutôt M. Crookes et ses méta-éléments), n’est pas aussi bête qu’elle en a l’air. Ces éléments, Messieurs, une fois que vous vous permettez l’hypothèse qu’ils ont existé tout d’abord dans la masse ignée dont la croûte terrestre a été formée, selon votre dire, peuvent bien être dissous de nouveau et arriver, par une série de transformations, à redevenir ce qu’ils on été. Le tout est de savoir trouver un dissolvant assez fort pour agir et opérer, en quelques jours ou en quelques années même, ce que la nature opère dans la durée des âges. La chimie, et M. Crookes surtout, nous ont suffisamment prouvé qu'il existait une parenté entre les métaux, assez marquée pour indiquer non seulement la même provenance, mais une Genèse identique.
Ensuite, Messieurs les Savants qui faites fi de la Science

 

ANNIE BESANT
1847-1933
Portrait taken by Elliot & Fry, Baker Street, London W. and repro-
duced in Isis Very Much Unveiled, by Edmund Garrett, London, ca.

 

CLAUDE FALLS WRIGHT
1867-1923
Reproduced from The Path, New York, Vol. VIII, February, 1894.

 

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et qui riez si bien de l’alchimie et des alchimistes, comment se fait-il qu’un de vos premiers chimistes, l’auteur de La Synthèse chimique, M. Berthelot, tout nourri de leurs travaux, ne peut s’empêcher de reconnaître aux alchimistes une connaissance des plus profondes de la matière?
Comment se fait-il encore que M. Chevreul, ce savant vénéré, dont la science aussi bien que le grand âge où il a pu arriver, doué jusqu’à son dernier jour de toutes ses facultés,*—ce qui a émerveillé notre siècle avec toute sa suffisance, si peu facile à émouvoir pourtant,—comment se fait-il, dis-je, que celui qui fit tant de découvertes si utiles à l’industrie, ait possédé tant d’ouvrages sur l’alchimie?
La clef du secret de son grand âge ne se trouverait-elle pas dans ces masses de livres, qui, selon vous, ne sont qu’un amas de superstitions aussi insensées, que ridicules?
Le fait que ce même grand savant, le doyen de la chimie moderne, prit le soin de léguer, après sa mort, les nombreux volumes traitant de cette «fausse science» à la Bibliothèque du Muséum,—est toute une révélation. Nous n’avons pas entendu dire, de plus, que les luminaires de la Science, attachés à ce sanctuaire, aient jeté au panier ces livres sur l'alchimie comme un fatras inutile, rempli, soidisant, de rêveries fantastiques, engendrées par des cerveaux malades et détraqués.
Nos savants, d'ailleurs, oublient des choses: celle-ci, d’abord, c’est que, n’ayant jamais trouvé la clef du jargon des livres hermétiques, ils n’ont guère le droit de décider si ce «jargon» prêche le faux ou le vrai; cette autre, ensuite, c’est que la Sagesse n’est certainement pas née avec eux, et ne mourra pas avec nos sages modernes.
Chaque Science, disons-nous, a ses trois aspects; deux, dans tous les cas: l’objectif et le subjectif. Sous la première division, nous pourrons classer les transmutations alchimiques, avec ou sans la poudre de projection; sous la seconde, les spéculations de la nature mentale. Sous la

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* [Michel-Eugène Chevreul, famous French chemist, born at Angers, August 31, 1786. He died at Paris, April 9, 1889, being then 103 years old.—Compiler.]
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troisième est caché un sens de la plus haute spiritualité. Or, comme les symboles des deux premières sont identiques de forme, ayant en plus, ainsi que j’ai cherché à le démontrer dans La Doctrine Secrète,—sept interprétations, selon que l’on veut en connaître le sens appliqué à l’un des domaines de la nature physique, psychique, ou exclusivement spirituelle,—on comprendra facilement qu’il n’est donné qu’aux grands initiés d’interpréter, correctement, le jargon des philosophes hermétiques. Et encore! comme il existe plus de faux traités alchimiques en Europe que de vrais, Hermès lui-même y perdrait son latin. Qui ne sait par exemple qu’une certaine série de formules peuvent trouver leur application concrète d’une valeur absolue dans l’alchimie technique, tout en différant entièrement de sens lorsque ce même symbole est employé pour rendre une idée appartenant au domaine psychologique? Comme le dit fort bien notre feu frère Kenneth MacKenzie, en parlant des Science Hermétiques:

. . . pour l’Alchimiste praticien, dont l’object était la production d’or au moyen des lois spéciales de son art, l’évolution d’une philosophie mystique était d’importance secondaire, cet art pouvant être poursuivi sans aucune relation directe avec un système quelconque de théosophie; tandis que le Sage qui s’était élevé à un plan supérieur de contemplation métaphysique, rejetait tout naturellement la partie simplement matérielle de ces études, la trouvant au-dessous de ses aspirations.*

Il devient ainsi évident que les symboles pris pour guides, lorsqu’il s’agissait de la transmutation des métaux, ont bien peu à faire avec les méthodes que nous appelons maintenant chimiques. Une question, d’ailleurs:—Qui de nos plus grands savants oserait traiter d’imposteurs des hommes tels que les Paracelse, les Van Helmont, les Roger, les Bacon, les Boerhaave et tant d’autres Alchimistes illustres?
Or, tandis que Messieurs les Académiciens font fi de la Cabale comme de l’Alchimie (tout en puisant dans cette dernière leurs inspirations et leurs meilleures découvertes), les cabalistes et occultistes Européens, en général, commencent à persécuter sous main les Sciences secrètes de l’Orient. En effet, la Sagesse Orientale n’existe pas pour

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* Royal Masonic Cyclopaedia, p. 310.
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nos Sages de l’Occident; elle est morte avec les trois mages. Cependant, l’alchimie qui, si l’on cherche bien, se trouvera à la base de toute science occulte,—l’alchimie, disons-nous, leur vient de l’extrême Orient. Il en est qui prétendent qu’elle n’est que l’évolution posthume de la magie des Chaldéens. Nous tâcherons de prouver que cette dernière ne fut que l’héritière de l’Alchimie antédiluvienne, d’abord, de l’Alchimie égyptienne, ensuite.—Cherchez son berceau dans l’antiquité la plus reculée, nous dit Olaus Borrichius, qui en savait long sur ce sujet.
A quelle époque remonte l’origine de l’Alchimie? Aucun écrivain moderne ne peut nous le dire au juste. Quelquesuns donnent à son premier adepte le nom d’Adam; d’autres l’attribuent à l’indiscrétion «des fils de Dieu, lesquels, voyant que les filles des hommes étaient belles, en prirent pour leurs femmes.» [Gen. vi, 2.]
Moïse et Salomon sont des adeptes tardifs dans la science, car ils furent précédés par Abraham, qui fut à son tour précédé dans la Science des Sciences par Hermès. Avicenna ne nous dit-il pas que la «Table Smaragdine»,—le traité le plus vieux qui existe sur l’Alchimie,—fut trouvé sur le corps d’Hermès enseveli depuis des siècles, à Hébron, par Sarah, la femme d’Abraham? Mais «Hermès» n’a jamais été le nom d’un homme;—c’est un nom générique, comme celui de Néo-Platonicien, au temps jadis, ou de «Théosophe» aujourd’hui. Que sait-on, en effet, sur Hermès Trismégiste «trois fois le plus grand»? Moins que sur Abraham, sa femme Sarah et sa concubine Agar, que saint Paul déclare être une allégorie.* Hermès était déjà identifié avec le Thoth égyptien, du temps de Platon. Mais le mot thoth ne veut pas seulement dire «Intelligence», il veut dire aussi «assemblé» et école. Thoth Hermès, en effet, n’est que la personnification de la voix (ou enseignement sacré) de la caste sacerdotale d’Égypte, c’est-à-dire de la voix des Grands Hiérophantes. Et, dirons-nous, s’il en est ainsi, à quelle époque préhistorique a commencé la hiérarchies des

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* Saint Paul l’explique fort clairement; Sarah représente, selon lui, la «Jérusalem d’en-haut» et Agar une «montagne d’Arabie», Sinai ayant «rapport à la Jérusalem d’à présent» (Ép. aux Galates, iv, 25-26).
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prêtres initiés dans le pays de Chemi? Même résolue, cette question ne nous mènerait pas encore au bout de nos problèmes. Car la vieille Chine, non moins que la vieille Égypte, se prétend la patrie de l’Alkahest et de l’alchimie physique et transcendentale; et la Chine pourrait bien avoir raison. Un missionnaire, vieux resident de Pékin, William A. P. Martin, la déclare «le berceau de l’Alchimie». Berceau n’est peut-être pas tout à fait le mot, mais il est certain que l’Empire Céleste aurait le droit de se mettre sur les rangs parmi les plus vieilles écoles des Sciences occultes. En tout cas, c’est de la Chine que l’Alchimie a pénétré en Europe, comme nous allons le prouver.
En attendant, le lecteur a le choix, car un autre pieux missionnaire, Hood, nous assure formellement que c’est au jardin «planté en Héden du côté de l’Orient», que l’Alchimie est née. A l’en croire, elle est l’invention de Satan, qui tenta Éve sous la forme du Serpent; mais il oublia de prendre patente; et le brave homme nous le prouve par le nom même. Le mot hébreu, pour Serpent, est Nahash, au pluriel Nahashim. C’est de la dernière syllabe, shim, comme l’on voit, que les mots «chimie» et Alchimie ont été dérivés.—N’est-ce pas clair comme le jour et établi d’après les règles les plus sévères de la philologie moderne?
Passons à nos preuves cependant.
Les premières autorités sur les sciences archaïques,—William Godwin, entre autres,—nous démontrent, preuves à l’appui, que, quoique l’Alchimie ait été fort cultivée presque par tous les peuples de l’antiquité, longtemps avant notre ère, les Grecs n’ont commencé à l’étudier qu’après l’ère chrétienne, et qu’elle ne tomba dans le domaine public que fort tard. Il est bien entendu ici qu’il ne s’agit que des Grecs laïcs, les non initiés. Car les adeptes des temples Helléniques de la Magna Graecia l’ont connue depuis les jours des Argonautes. L’origine de l’Alchimie, en Grèce, date donc de cette époque, comme le récit allégorique de la «Toison d’Or» nous en fournit fort bien la démonstration.
En effet, on n’a qu’à lire ce que dit Suidas, dans son Lexicon, à propos de l’expédition de Jason, trop connue pour être racontée ici:

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, deras, la toison d’or, que Jason et les Argonautes après un voyage sur la mer Noire en Colchide, enlevèrent ensemble avec Médée la fille d’Aeétés, roi d’Aea. Seulement ce qu’ils enlevèrent n’était point ce que les poètes prétendent, mais bien un traité écrit sur une peau (), qui apprenait comment l’or pouvait être fabriqué par des moyens chimiques. Les contemporains appelèrent cette peau de bélier la toison d’or, probablement à cause de la grande valeur des instructions qu’elle contenait.

Ceci est un peu plus clair et bien plus probable que les divagations érudites de nos mythologues modernes,* car rappelons-nous que la Colchide des Grecs est l’Imérétie moderne sur la mer Noire; que le Rion, la grande rivière qui traverse ce pays, est le Pharsis des anciens, lequel charrie des parcelles d’or encore aujourd’hui, et que les traditions des peuples indigènes qui habitent les côtes de la Mer Noire,—tels que les Mingréliens, les Abhaziens et les Imérétiens,—sont toutes pleines de cette vieille légende de la toison d’or. Leurs ancêtres, disent-ils, on été tous des «faiseurs d’or», c’est-à-dire ayant possédé le secret de la transmutation qui s’appelle aujourd’hui l’Alchimie.
Toujours est-il que, sauf leurs initiés, les Grecs sont restés ignorants des sciences hermétiques jusqu’aux jours des Néo-Platoniciens (fin du IVme siècle et Vme siècle), et qu’ils ne savaient rien de la vraie Alchimie des anciens Égyptiens, dont les secrets ne couraient certainement pas les rues. En effet, dans le IIIme siècle de l’ère chrétienne, l’empereur Dioclétien publiait son fameux édit, ordonnant la recherche la plus minutieuse en Égypte de tous les livres traitant de la fabrication de l’or, et il en était fait un auto da fé public.

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* A. de Gubernatis qui trouve (Zoological Mythology, Vol. I, pp. 402-03, 428-32), que, paree qu’en «sanscrit le bélier est appelé mesha or meha, celui qui verse ou qui répand», le belier à la toison d’or des Grecs doit être, par conséquent «le nuage . . faisant de l’eau» (nous remplaçons le verbe original); et F.L.W. Schwartz qui compare la toison du bélier à la nuit orageuse, nous apprend que «le bélier parlant est la voix qui semble sortir du nuage électrique» (Ursprung der Mythologie, p. 219, note 1), nous font rire, Ils sont trop pleins de nuages eux-mêmes, les braves savants, pour que leurs interprétations fantastiques soient jamais acceptées par l’étudiant sérieux. Et cependant Paul Decharme, l’auteur de la Mythologie de la Grèce antique, semble partager ces opinions!
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Après cela, il ne resta plus un seul ouvrage d’Alchimie, sur la surface de la terre des Pharaons, nous dit W. Godwin, et pendant deux siècles on n’en entendit plus parler. Il aurait pu ajouter qu’il restait suffisamment de pareils ouvrages dans l’intérieur de la terre, sous la forme de papyrus ensevelis avec les momies dix fois millénaires. Le tout, c’est de savoir reconnaître un traité sur l’Alchimie sous la forme d’un conte de fée, semblable à celui de la toison d’or, ou d’un «roman» du temps des premiers Pharaons. Mais ce n’est pas la sagesse secrète enfouie sous l’allégorie des papyrus qui introduisit l’Alchimie, ni les sciences hermétiques, en Europe.
L’histoire nous apprend que l’Alchimie était cultivée, en Chine, plus de seize siècles avant notre ère, et que jamais elle n’avait été plus florissante qu’à l’époque des premiers siècles du Christianisme. Or, c’est vers la fin du IVme siècle, et lorsque l’Orient ouvrait ses portes au commerce avec les races latines, que l’Alchimie pénétra, encore une fois, en Europe. Byzance et Alexandrie, les deux principaux centres de ce commerce, furent subitement inondés de traités sur la transmutation, alors que l’on savait que l’Égypte n’en possédait plus un seul. D’où vinrent donc ces traités pleins de recettes pour faire de l’or et prolonger la vie humaine? Ce n’est certes pas des sanctuaires d’Égypte, puisque ces traités égyptiens n’existaient plus.—Nous affirmons que la plupart n’étaient que des interprétations plus ou moins correctes des histoires allégoriques des Dragons verts, bleus et jaunes, et des tigres roses, symboles alchimiques des Chinois.
Tous les traités que l’on trouve maintenant dans les bibliothèques publiques et les Musées d’Europe ne sont que les hypothèses risqués de certains mystiques de tous les âges, restés à mi-chemin de la grande Initiation. Or il n’y a qu’à comparer quelques-uns des traités dits «hermétiques» avec ceux qui ont été apportés de la Chine dernièrement, pour reconnaître que Thoth-Hermès, ou plutôt la science de ce nom, est innocente de tout cela. Et il en résulte que tout ce que l’on sut sur l’Alchimie, au moyen âge et de là au XIXme siècle, a été importé en Europe de la Chine et transformé ensuite en écrits hermétiques. La

 

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plupart de ces écrits ont été fabriqués par les Grecs et les Arabes, dans les VIIIme et IXme siècles, refabriqués au moyen âge, et restent incompris au XIXme. Les Sarrazins, dont la plus fameuse école d’Alchimie se trouvait à Bagdad, tout en apportant avec eux des traditions plus anciennes, en avait perdu le secret eux-mêmes. Le grand Geber mérite plutôt le titre de Père de la Chimie moderne que celui de l’Alchimie hermétique, quoique ce soit à lui qu’on attribue l’importation de la Science Alchimique en Europe.
La clef des secrets de Thoth-Hermès gît bien ensevelie dans les cryptes initiatiques du vieil Orient seul, depuis l’acte de vandalisme commis par Dioclétien.
Comparons donc le système chinois avec celui que l’on nomme les Sciences Hermétiques.
1. Le double but poursuivi dans les deux écoles est identique: la création de l’or, le rajeunissement et le prolongement de la vie humaine au moyen du menstruum universale ou lapis philosophorum. Le troisième object, ou le vrai sens de la «transmutation», ayant été complètement négligé par les adeptes chrétiens, satisfaits qu’ils etaient de leur croyance religieuse dans l’immortalité de l’âme, n’a jamais été bien compris par les adhérents des vieux alchimistes. Aujourd’hui, moitié par négligence, moitié par désuétude, il est complètement rayé du catalogue du summum bonum poursuivi par les Alchimistes des pays chrétiens. Ce n’est cependant que ce dernier object qui intéresse les vrais alchimistes orientaux. Tous les Adeptes Initiés, méprisant l’or et ayant une profonde indifférence pour la vie, font peu de cas du double but de l’alchimie.
2. Ces écoles reconnaissent toutes deux l’existence de deux élixirs, le grand et le petit. L’usage de ce dernier sur le plan physique s’appliquait à la transmutation des métaux et à la restitution de la jeunesse. Le grand «Élixir», qui n’était élixir que symboliquement, conférait le plus grand trésor de tous: l’immortalité consciente de l’Esprit, le Nirvâna à travers les cycles qui est le précurseur de PARANIRVÂNA, l’identification absolue avec l’Essence UNE.
3. Les principes à la base des deux systèmes sont aussi identiques, à savoir: la nature composite des métaux et

 

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leur végétation émanant d’un même germe séminal. La lettre tsing, dans les caractères chinois, qui indique «germe» et t’ai «matrice», que l’on retrouve constamment dans les ouvrages chinois sur l’alchimie,* sont les ancêtres des mêmes mots que l’on rencontre, à chaque pas, dans les traités sur l’alchimie des Hermétistes.
4. Le mercure et le plomb, le mercure et le soufre, sont employés en Orient comme dans l’Occident, et, ajoutés à tant d’autres ingrédients en commun, nous trouvons que les deux écoles de l’alchimie, les acceptaient sous un triple sens.—C’est ce troisième sens qui échappe aux alchimistes européens.
5. Les alchimistes de ces deux pays acceptent également la doctrine du cycle des transformations, pendant lequel les métaux précieux retournent à leur élément basique.
6. L’alchimie des deux Écoles est intimement liée à l’astrologie et à la magie.
7. Finalement toutes les deux font usage d’une phraséologie extravagante, ainsi que le remarque l’auteur des Études sur l’Alchimie en Chine,† lequel trouve que le langage des alchimistes européens, qui diffère si totalement de celui de toutes les autres sciences Occidentales, mais imite parfaitement, dans son jargon métaphorique, celui des peuples de l’extrême Orient, est une excellente preuve que l’alchimie en Europe a eu sa provenance de l’extrême Orient.
Et quand nous affirmons que l’alchimie est intimement liée à la magie et à l’astrologie, qu’on ne se récrie pas. Le mot magie est un vieux terme persan qui signifie le savoir embrassant toutes les sciences physiques ou métaphysiques qui furent cultivées jadis. Les classes savantes sacerdotales des Chaldéens enseignaient la magie, d’où naquirent le magisme et le gnosticisme. N’appelle-t-on pas

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* «The Study of Alchemy in China», par le Reverend W. A.P. Martin, de Pékin.
[Paper read in October, 1868, at the meeting of the Oriental Society, at New Haven, Conn., U.S.A.—Compiler.]
† Op. cit.
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Abraham un «Chaldéen»? Or, c’est Josèphe, un pieux juif, qui, parlant du patriarche, dit qu’il enseignait la mathématique ou la science ésoterique en Égypte, la science des astres y inclus. Un professeur du magisme était nécessairement astrologue.
Mais on aurait grand tort de confondre l’alchimie du moyen âge avec l’alchimie antédiluvienne. Telle qu’elle est connue maintenant elle a trois agents principaux: la pierre philosophale, servant à la transmutation des métaux; l’Alkahest, ou le dissolvant universel; et l’elixir vitae, dont la propriété était de prolonger la vie humaine indéfiniment. Mais, ni les vrais philosophes, ni les Initiés ne tenaient compte des deux derniers. Les trois agents alchimiques ne sont devenus, à l’instar de la Trinité, une et indivisible trois agents distincts que lorsque la science tomba dans le domaine de l’égoïsme humain. Tandis que la classe sacerdotale, avide et ambitieuse, anthropomorphisait l’Unité spirituelle et absolue, en la divisant en trois personnes, la classe des faux mystiques séparait la Force divine du kriyaśakti universel et en faisait trois agents. Dans sa Magie naturelle, Giambattista della Porta le dit fort clairement:

Je ne promets ni montagnes d’or, ni la pierre philosophale . . . ni encore cette liqueur d’or qui rend celui qui en boit immortel . . . Tout cela n’est que rêverie, car le monde étant muable et sujet aux changements, tout ce qu’il produit doit être détruit.

Geber, le grand alchimiste arabe, est encore plus explicite. Il semple avoir écrit les remarques que nous traduisons, avec un œil prophétique pour l'avenir:

Si nous vous avons caché quelque chose, ô fils de la science, ne vous en étonnez pas; car nous ne l’avons pas caché à vous; nous avons seulement usé, pour en parler, d’un langage destiné à voiler la vérité aux méchants, afin que les hommes injustes et vils ne la comprennent pas. Mais vous, fils de la Vérité, cherchez et vous trouverez ce don, le plus précieux de ceux qui vous sont réservés. Vous, fils de la folie, de l’impiété et des œuvres profanes, abstenez-vous de chercher à pénétrer les secrets de cette science; car elle vous détruirait en vous précipitant couverts de mépris, dans la plus profonde misère.*

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* «Alchemy, or the Hermetic Philosophy», par Dr. Alexander Wilder [In his New Platonism and Alchemy, Albany, N.Y., 1869, p. 26 —Compiler.]
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Voyons encore ce que quelques autres auteurs nous ont révélé à ce sujet. Étant arrivés à croire (ce qui est une erreur) que l’alchimie n’était, après tout, qu’une philosophie toute métaphysique au lieu d’une science physique, ils déclarèrent que la transmutation extraordinaire des vils métaux en or n’était que l’expression figurée de la transformation de l’homme, le débarrassant de ses maux héréditaires et de ses infirmités pour atteindre à un état régénéré, qui faisait de lui une nature divine.
En effet, c’est la synthèse de l’alchimie transcendantale, et son but principal; mais ce but ne représente pas encore tous les objects de cette science.—Aristote, en disant à Alexandre que «la pierre philosophale n’est pas une pierre du tout; qu’elle est dans chaque homme, partout, en toute saison, et s’appelle le but final de tous les philosophes»,— Aristote se trompait dans sa première proposition, et avait raison quant à la seconde. Dans le domaine physique, le secret de l’Alkahest produit un ingrédient qu’on nomme la pierre philosophale; mais, pour ceux qui ne tiennent pas à l’or qui périt, l’alkahest, comme nous le dit le professeur Wilder* «n’est que l’al-geist, l’esprit divin, qui dissout la grosse matière, afin que les éléments non sanctifiés puissent être détruits . . .» L’elixir vitae ne serait donc que l’eau de la vie, qui, comme l’exprime Godwin «est une médecine universelle, ayant la propriété de renouveler la jeunesse de l’homme et de le faire vivre pour toujours».
Le docteur Hermann Kopp, en Allemagne, publia une Geschichte der Chemie il y a une quarantaine d’années. Parlant de l’alchimie, envisagée dans son caractère spécial de précurseur de la chimie moderne, le docteur allemand emploie une expression très significative et que le Pythagoricien et le Platoniste comprendraient immédiatement: «Si, dit-il, sous le terme monde, le microcosme que l’homme représente est sous-entendu, alors l’interprétation des écrits des alchimistes devient aisée».
Irénéus Philalethes déclare que

. . . la pierre philosophale est la représentante du grand Univers (ou macrocosme) et possède toutes les vertus du grand système, comprises

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* Ibid.
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et collectionnées dans le petit système. Ce dernier a une vertu magnétique qui attire sa pareille qui gît dans l’univers. C’est la vertu céleste répendue universellement dans toute la création, mais épitomisée dans son petit abrégé (l’homme).

Écoutez ce que dit Alipili dans un de ses ouvrages traduits:

Celui qui a la connaissance du microcosme ne peut rester longtemps ignorant de celle du macrocosme. C’est pourquoi les Egyptiens, les zélés investigateurs de la nature, disaient si souvent: «Homme CONNAIS-TOI». Mais leurs disciples bornés, les Grecs, prirent cet adage en un sens allégorique, et dans leur ignorance l’inscrivirent dans leurs temples. Mais, je te le déclare, qui que tu sois, qui désir plonger dans les profondeurs de la nature, si, ce que tu cherches, tu ne le trouves pas en toi-même, tu ne le trouveras jamais au dehors. Celui qui ambitionne la première place dans les rangs des étudiants de la nature ne trouvera jamais un champ d’étude plus vaste ou meilleur que lui-même. Or, suivant en ceci l’exemple des Égyptiens, et d’accord avec la vérité qui m’a été démontrée par l’expérienee, c’est à haute voix et du plus profond de mon âme que je répète les paroles mêmes des Egyptiens: «Oh! homme, connais-toi toi-même; car le trésor des trésors est enseveli en toi!» *

Irénéus Philalethes Cosmopolita, alchimiste anglais et philosophe hermétique, écrivait, en 1669, faisant allusion à la persécution dont la philosophie était l’object:

Beaucoup de ceux qui sont étrangers à l’art, croient que, pour obtenir la jouissance, on doit faire telle ou telle chose; ainsi que tant d’autres, nous l’avons cru aussi; mais étant devenus, à cause du grand péril que nous courons, plue prudents et moins ambitieux des trois biens [offerts par l’Alchimie], nous avons choisi le seul infaillible et le plus secret. . . †

Et ils étaient bien advisés, les alchimistes. Car, à une époque où, pour une légère différence d’opinion en matière religieuse, hommes et femmes étaient traités d’infidèles, mis hors la loi et proscrits; où la science était stigmatisée et

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* [Centrum Naturae Concentratum, etc., London, 1696. Vide footnote appended to the English translation of the present essay, for more particulars.—Compiler]
† [Eyraeneus Philaletha Cosmopolita, Secrets Revealed, etc., Chapter 13, p. 33.—Compiler.]
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appelée sorcellerie, il était tout naturel, nous dit le professeur A. Wilder,

. . . que des hommes qui cultivaient des idées hors ligne inventassent un langage symbolique et des moyens de communication entre eux, tout en restant inconnus aux adversaires qui avaient soif de leur sang.*

L’auteur nous rappelle l’allégorie indoue de Krishna, «commandant à sa mère adoptive de lui regarder dans la bouche. Elle le fit et elle y vit l’univers entier». Ceci se rapporte directement à l’enseignement kabbalistique affirmant que le microcosme n’est que le reflet fidèle du macrocosme,—la copie photographique, pour qui sait comprendre. Voici pourquoi Cornelius Agrippa, le plus généralement connu peut-être des alchimistes, nous dit:

Il est une chose créée, le sujet de l’étonnement, au ciel comme sur la terre. C’est un composé des règnes animal, végétal et minéral; on la trouve partout, quoiqu’elle soit connue d’un très petit nombre d’hommes, et qu’elle ne soit appelée de son vrai nom par personne, car elle est enfouie dans des nombres, des figures et des énigmes, sans quoi ni l’alchimie ni la magie naturelle ne pourraient jamais atteindre à sa perfection.†

L’allusion devient encore plus claire, si on lit un certain passage publié dans l’Encheiridion des Alchimistes, en 1672:

Or, je veux rendre manifeste à tes yeux, dans ce discours, la condition naturelle de la pierre des philosophes, enveloppée de son triple vêtement, cette pierre de richesse et de charité qui contient tous les secrets, et qui est un mystère divin, dont la nature sublime n’a pas sa pareille dans la monde. Observe donc bien ce que je te dis là, et souviens-toi qu’elle a un triple appareil, à savoir: le corps, l’âme et l’esprit.

En d’autres termes cette pierre contient: le secret de la transmutation des métaux, celui de l’élixir de longue vie et de l’immortalité consciente.
C’est ce dernier secret que les anciens philosophes se plaisaient à découvrir, laissant aux petits philosophes, aux faux nez modernes, le soin de se le casser sur les deux premiers. C’est le Verbe ou le «nom ineffable» dont Moïse

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* [New Platonism and Alchemy, p. 26.—Compiler.]
† [Quoted by Dr. A. Wilder, in op. cit., p. 28.—Compiler.]
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disait qu’il n’était nul besoin de l’envoyer quérir par des messagers, «car le Verbe est fort proche de toi; il est dans ta bouche et dans ton cœur».
C’est ce que dit aussi, en d’autres termes, Philaletha, l’alchimiste anglais:

Dans le monde nos écrits seront comme un eouteau à double tranchant; quelques-uns s’en serviront pour ciseler des objects d’art, d’autres ne parviendront qu’à se couper les doigts. Cependant, ce n’est pas nous qui sommes à blâmer, puisque nous prévenons sérieusement tous ceux qui s’essaient à l’œuvre, qu’ils entreprennent là une pièce de philosophie la plus élevée dans la nature. Et cela, que nous écrivions en anglais, nos écrits resteront du grec pour quelques-uns, qui néanmoins persisteront à croire qu’ils nous ont bien compris, tandis qu’ils dénaturent le sens de ce que nous enseignons, de la manière la plus perverse: car peut-on s’imaginer que ceux qui sont des sots dans la nature, puissent devenir des sages pour avoir lu des livres, lorsque ees derniers ne sont que les témoins de la nature? *

Espagnet avertit ses lecteurs dans le même sens. Il supplie «les amants de la nature, de ne lire que peu d’auteurs et seulement ceux qui sont reconnus comme des écrivains dont la véracité et l’intelligence sont au-dessus du soupçon. Que le lecteur comprenne vite ce qui n’est qu’effleuré par l’auteur, surtout lorsqu’il s’agit de noms mystiques et d’opérations secrètes; car, ajoute-t-il, la vérité gît dans l’obscurité; les philosophes (Hermétiques), trompant le plus lorsqu’ils semblent écrire le plus clairement, et ne divulgant jamais plus de secrets qu’alors qu’ils s’expriment de la manière la plus obscure.
La vérité ne peut être donnée au public; moins encore aujourd’hui qu’au jour où les apôtres recevaient le conseil de ne pas jeter leurs perles devant les pourceaux.—Tous ces fragments que nous venons de citer sont donc autant de preuves de ce que nous avançons. En dehors des écoles d’adeptes presque inabordables pour les Occidentaux, il n’existe point, dans l’Univers entier,—en Europe moins que partout ailleurs,—un seul livre sur les sciences occultes, l’alchimie, surtout, qui soit écrit en langage clair et

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* [Irenaeus Philaletha or Eirenaeus Philalethes, Ripley Revived, etc., 1678, pp. 159-60.—Compiler.]
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précis, ou qui offre au public un système ou une méthode à suivre comme dans les sciences physiques. Tout traité venant d’un initié ou même d’un adepte, ancien ou moderne, ne pouvant révéler le tout, se bornera à jeter la lumière sur certains problèmes qui pourraient être révélés, au besoin, à ceux qui méritent de savoir, tout en restant voilés pour ceux qui sont indignes de recevoir la vérité car ils en abuseraient. Donc celui qui, tout en se plaignant de l’obscurité et de la confusion qui semblent régner dans les écrits des disciples de l’école d’Orient, opposerait à ces derniers les ouvrages, soit du moyen âge, soit modernes, qui semblent écrits avec clarté, ne prouverait que de deux choses l’une: ou il trompe son public, en se trompant luimême; ou bien il fait de la réclame pour le charlatanisme moderne, tout en sachant qu’il trompe ses lecteurs. Il est facile de trouver quelques ouvrages semi-modernes, écrits avec précision et méthode, mais ne donnant que les hypothèses personnelles de l’auteur, c’est-à-dire n’ayant de valeur que pour ceux qui ne savent absolument rien de la vraie science occulte. On commence à faire grand cas d’Éliphas Lévi, qui seul en savait, en vérité, plus peut-être que tous nos grands mages européens de 1889, réunis ensemble. Mais, une fois qu’on aura lu, relu et appris par cœur la demi-douzaine de volumes de l’abbé Louis Constant, de combien sera-t-on avancé dans les sciences occultes pratiques, ou même dans les théories des kabalistes? Son style est poétique et charmant; ses paradoxes,—et presque chaque phrase dans ses volumes en est un,—sont d’un esprit tout français. Mais, lorsqu’on les aura appris à pouvoir les réciter de mémoire d’un bout à l’autre qu’auront-ils enseigné, ces volumes, je le demande? Rien, absolument rien,—sauf le français peut-être. Nous connaissons plusieurs des élèves du grand mage moderne, en Angleterre, en France et en Allemagne,—tous des gens sérieux, d’une volonté inébranlable et dont plusieurs ont sacrifié des années à ces études. Un de ses disciples lui avait fait une rente viagère, pendant plus de dix ans, lui payant en plus 100 francs par lettre, pendant ses absences forcées. Cette personne, au bout de dix ans, en savait moins sur la magie et la kabbale qu’un chéla de dix ans, chez un astrologue

 

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indien! Nous avons ces lettres sur la magie, en plusieurs volumes manuscrits, dans la bibliothèque d’Adyar, en français et traduits en anglais, et nous défions les admirateurs d’Éliphas Lévi de nous nommer une seule personne qui serait devenue un occultiste, même en théorie, en suivant l’enseignement du mage français.—Pourquoi, puisqu’il est évident qu’il avait eu ces secrets d’un initié? Simplement parce qu’il n’avait jamais eu le droit d’initier à son tour. Ceux qui savent quelque chose des sciences occultes nous comprendront; les prétendants nous contrediront et ne nous en haïront que davantage pour ces dures vérités.
Les sciences occultes, ou plutôt la clef qui seule peut expliquer leur jargon et leurs symboles ne peut être divulguée;—semblable au Sphinx qui meurt au moment où l’énigme de son être est devinée par un Œdipe, elles ne sont occultes que tant qu’elles restent inconnues au mortel non initié. Ensuite elles ne se vendent pas, et ne peuvent être achetées. Un Rosecroix devient, «il n’est pas fait», dit un vieil adage des philosophes hermétiques, auquel les occultistes ajoutent: «La science des dieux s’acquiert par violence: elle est conquise mais ne se donne pas». C’est justement ce que voulait dire l’auteur des Actes des Apôtres [viii, 20], lorsqu’il a écrit la réponse de Pierre à Simon le Magicien: «que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s’acquérait avec de l’argent». Le savoir occulte ne doit servir ni à faire de l’argent, ni à aucun égoïste, pas même à la vanité personnelle.
Allons plus loin, et disons-le tout de suite.—A moins d’un cas exceptionnel où l’or servirait à sauver toute une nation, l’acte même de la transmutation, où l’idée d’acquisition de richesse serait le seul motif, devient de la magie noire. Donc, ni les secrets de la magie ou de l’occultisme, ni ceux de l’alchimie, ne pourront être jamais révélés, durant l’existence de notre race qui adore le veau d’or avec une frénésie toujours croissante.
De quelle valeur pourrait donc être tout ouvrage qui promettrait de nous donner la clef de l’initiation dans l’une ou l’autre de ces deux sciences, qui ne font en vérité qu’une?
Nous comprenons for bien des Adeptes-Initiés, comme

 

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l’était Paracelse ou Roger Bacon. Le premier fut un des grands précurseurs de la chimie moderne; le second celui de la physique. Roger Bacon, dans son Traité sur la Force admirable de l’Art et de la Nature, le démontre bien. Toutes les sciences de nos jours y sont annoncées. Il y parle de poudre à canon et prédit l’usage de la vapeur comme force de propulsion. La presse hydraulique, la cloche de plongeur et le kaléidoscope y son décrits; il prophétise l’invention des instruments à voler, construits de telle manière que celui qui est assis au milieu de cet instrument, dans lequel chacun reconnaîtra une variété du ballon moderne, n’a qu’a tourner une machine qui met en mouvement des ailes artificielles, lesquelles commencent immédiatement à battre l’air à l’instar d’oiseaux volants! Après quoi il défend ses frères, les alchimistes, de l’accusation de se servir d’une cryptographie secrète.

La raison de ce mystère, parmi les sages de tous les pays, c’est le mépris et la négligence montrés pour les secrets de la sagesse, ces gens ne sachant pas user des choses qui sont les plus excellentes. Même ceux d’entre eux qui peuvent concevoir une idée par rapport à quelque chose d’utile la doivent généralement au hasard et à leur bonne fortune, et abusent beaucoup de leur science aux grands détriment et malechance de beaucoup de personnes, de sociétés entières quelquefois. Tout cela prouve que celui qui publie nos secrets est pire qu’un fou, à moins qu’il ne voile bien ce qu’il révèle aux multitudes, et ne le livre que déguisé d’une telle façon que même l’érudit le comprend avec peine . . . Il y en a parmi nous qui cachent leurs secrets sous une certaine manière d’écrire, n’usant par exemple que des consonnes, de façon que celui qui lit ce genre d’écriture ne puisse en déchiffrer le vrai sens que lorsqu’il connait la signification des mots [le jargon hermétique].*

Ce genre (de cryptographie) était en usage chez les Juifs, les Chaldéens, les Syriens, les Arabes et même les Grecs, et fort répandu autrefois, particulièrement parmi les Juifs.
Ce qui nous est démontré par les manuscrits hébreux du Vieux Testament, les livres de Moïse ou le Pentateuque, que l’introduction des points masorétiques ont rendus dix fois plus fantastiques. Mais, ainsi que pour la Bible, à qui le Masorah et la ruse des pères de l’Église ont fait dire tout

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* [Roger Bacon, op. cit., chapter VIII.]
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ce qu’ils voulaient, excepté ce qu’elle disait réellement, il en a été de même pour les livres cabalistiques et alchimiques. La clef des deux étant perdue, depuis des siècles, en Europe, la cabale (la bonne cabale du marquis de Mirville, selon l’ex-Rabbin, le chevalier Drach, le pieux et fort catholique hébraisant) sert, à l’heure qu’il est, de témoin à décharge pour le Nouveau aussi bien que pour le Vieux Testament. Selon les kabalistes modernes, le Zohar est un livre de prophéties des dogmes catholiques de l’Église latine et la pierre fondamentale de l’Évangile; ce qui pourrait bien avoir du vrai, s’il était admis, en même temps, que dans les Évangiles et la Bible, chaque nom est symbolique comme chaque récit est allégorique, de même que dans toutes les écritures sacrées qui précédèrent le canon chrétien.
Avant de clore cet article qui devient trop long, faisons un résumé rapide de ce que nous avons avancé.
Je ne sais si nos arguments et citations copieuses produiront leur effet sur nos lecteurs en général. Ce dont je suis tout à fait certaine, c’est que sur les cabalistes et les «Maîtres» modernes, notre article produira l’effet du chiffon rouge sur les taureaux dans l’arène: mais il y a beau temps que les cornes les plus pointues ne nous font plus peur. Ces «Maîtres» doivent toute leur science à la lettre morte de la cabale, et aux interprétations fantastiques de quelques mystiques du siècle passé et du siècle présent, —sur les thèmes desquels les «Initiés» des bibliothèques et musées ont fait des variations à leur tour; aussi les défendront-ils avec bec et ongle. Le public n’y verra que du feu, et c’est celui qui criera le plus fort qui restera vainqueur. Néanmoins,—Magna est veritas et praevalebit.
1. Il est bien avéré que l’alchimie a pénétré en Europe venant de la Chine, et que, tombée dans des mains profanes, l’alchimie (comme l’astrologie) n’est plus la science pure et divine des écoles du Thoth-Hermès Égyptien des premières Dynasties.
2. Il est aussi certain que le Zohar, dont l’Europe et autres pays chrétiens possèdent des fragments, n’est pas le Zohar de Simon ben-Yochaï, mais une compilation de

 

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vieilles traditions et d’écrits collectionnés par Moïse de Léon de Guadalajara, au XIIIme siècle; lequel, selon Mosheirn, a suivi en beaucoup de cas les interprétations qui lui furent fournies par les gnostiques chrétiens de la Chaldée et de la Syrie, où il alla les chercher. Le vieux et véritable Zohar ne se trouve en entier que dans le Livre Chaldéen des Nombres, dont il n’existe aujourd’hui que deux ou trois copies incomplètes entre les mains des rabbins initiés. L’un d’eux vécut en Pologne, dans une grande retraite, et il détruisit son exemplaire avant de mourir, en 1817; quant à l’autre, le rabbin le plus savant de la Palestine, il émigra de Jaffa, il y a quelques années.

3. Des vrais livres hermétiques, il n’existe que le fragment connu sous le nom de Table Smaragdine, dont nous parlerons tout à l’heure. Tous les écrits compilés sur les livres de Thoth ont été détruits et brûlés, en Égypte, par l’ordre de Dioclétien, au IIIme siècle de notre ère. Tout le reste,—«Pymandre» y inclu,—n’est, dans sa forme présente, que réminiscenses, plus ou moins vagues et erronées, de divers auteurs grecs et même latins, qui ne se gênaient pas souvent pour faire passer leurs propres interprétations comme de vrais fragments hermétiques. Et, quand même il en existerait par hasard, ils resteraient aussi incompréhensibles aux «Maîtres» d’aujourd’hui que les livres des alchimistes du moyen âge. Ceci nous est prouvé par leurs confessions personnelles et fort sincères dont nous venons de citer quelques passages. Nous avons montré leurs raisons pour cela:—(a) leurs mystères étaient trop sacrés pour être profanés par les ignorants, n’étant écrits et expliqués dans leurs traités qu’à l’usage du petit nombre d’adeptes initiés; et ils étaient trop dangereux dans les mains de ceux qui étaient capables d’en abuser;—(b) au moyen âge, les précautions devinrent dix fois plus grandes: s’en départir, c’était risquer d’être rôti vivant, à la plus grande gloire de Dieu et de son Église.
4. La clef du jargon des alchimistes, et du vrai sens des symboles et allégories de la cabale, n’existe plus qu’en Orient. N’ayant jamais été retrouvé en Europe, qu’est-ce donc qui sert d’étoile conductrice à nos cabalistes modernes

 

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pour reconnaître la vérité dans les œuvres des Alchimistes et le petit nombre de traités écrits par de vrais initiés qui existent dans nos bibliothèques nationales?
Il résulte de tout cela qu’une fois qu’ils rejettent la main qui, seule, est capable, dans ce siècle, de leur fournir la clef du vieil ésotérisme et de la religion de la Sagesse,—Messieurs les cabalistes,—les «Élus de Dieu», «Prophètes» modernes compris,—jettent au vent leur seule chance d’étudier les vérités primitives et d’en profiter.
Ce n’est toujours pas l’école d’Orient qui y perd quelque chose.
Nous nous sommes laissé dire que beaucoup de cabalistes français ont exprimé souvent l’opinion que l’École d’Orient ne pouvait guère valoir quelque chose, se piquer de posséder des secrets inconnus aux occultistes Européens, pour la bonne raison qu’elle admettait des femmes dans ses rangs.
A ceci nous pourrions répondre en répétant une certaine fable rapportée par le «grand patron» de la Loge Maçonnique des femmes aux États-Unis,* le frère Jos. S. Nutt, pour démontrer ce que la femme ferait, si elle n’avait pas pour entrave le mâle,—que ce dernier soit homme ou Dieu:
«Un lion passant près d’un monument qui représentait en relief un homme athlétique et puissant déchirant la gueule d’un lion, dit: —‘Si la scène représentée eût été exécutée par un lion, les deux personnages eussent changé de rôles!’»
De même en est-il pour la femme. Lui serait-il permis de représenter les scènes de la vie humaine, elle distribuerait les rôles à rebours. C’est elle la première qui conduisit l’homme vers l’arbre de la science et lui fit connaître le bien et le mal; et, si on l’eût laissé faire tranquillement ce qu’elle voulait, elle l’eût conduit à l’arbre de la vie et l’eût ainsi rendu immortel.
H.P.BLAVATSKY.

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* Le grand chapitre, ordre de l’Étoile de l’Orient (The Eastern Star) de l’État de New York, Conférence et Discours dans le grand chapitre.—La Femme et l’Étoile de l’Orient, 4 avril 1877.
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